Mais, au juste qu’est-ce qu’une fée ?

Selon les dictionnaires usuels, les fées sont des êtres éthérés, fantastiques, immatériels, jouissant d’un pouvoir surhumain et d’un don de divination. „On les représente tantôt comme une vielle ridée et couverte de haillons (sorcière ?); mais elles sont toujours armées dune baguette magique, instrument de leur puissance surnaturelle. Sans être immortelles, elles ont une existence de plusieurs milliers d’années“ (M.-N. Bouillet Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, 1842). Le Larousse du Xxème siècle, 1930, précise: „Chez la plupart des peuples, on rencontre la croyance à des êtres surnaturels qui se mêlent à la vie des hommes, président à leur naissance pour les „douer“ plus ou moins heureusement, et leur font sentir au cours de l’existence l’action de leur bienfaisance ou de leur malfaisance.

(…) La croyance aux fées paraît se rattacher à la religion des Druides et dériver de la vénération que les Gaulois avaient pour les Druidesses (prêtesses). Quoi qu’il en soit, les fées ont joué un très grand r’ole au Moyen âge; elles occupent une grande place dans les romans de chevalerie. A cette époque, de grandes familles, des contrées même avaient leur fée protectrice: telles étaient Mélusine, patronne de la maison de Lusigna; la fée Banshee, en Irlande, protectrice des Fitzgerald; Viviane, élève de l’enchanteur Merlin, renommée en Bretagne; la fée des Ortoli, en Corse; la fée Morgane, à Reggio (et à l’ile de Sein); la Dame Blanche des Avenel, en Ecosse; la fée Urgèle, etc.. (auxquelles on ne saurait omettre de réunir une des seules fée malfaisantes, la vielle „bossue à trente-six carats“, Carabosse). Dans le Nouveau Petit Robert, 1967, une fée est décrite comme un „être imaginaire de forme féminine auquel la légende attribue un pouvoir surnaturel et une influence sur la destinée des humains. La (bonne) fée est souvent représentée comme une jolie femme à l’abondante chevelure, vêtue d’une robe longue et tenant à la main une baguette magique.

L’étymologie hésitante du mot „fée“ ajoute encore à la complexité de ces „êtres“ incorporels, mais omniprésents; dans le Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, on lit qu‘“on a cherché leur origine dans les faunae ou fanae des anciens, qui prédisianet l’avenir et dont la première était Fatua (la devineresse) ou Fauna, l’épouse de Faunus (primitivement appelé Fatuus, le devin, dieu champêtre, protecteur des troupeaux et des bergers, identifié à Pan); on fait aussi dériver leur nom (en italien fata) de fatum, destin (ou prédiction, oracle, destinée)“. Le Larousse du XXème siècle affirme que „les fées, bien qu’on ait dérivé leur nom de Fata (déesse antique des destinées), semblent plutôt appartenir au monde celtique, d’où elles se sont répandues dans les autres pays et surtout en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Allemagne (et, bien sûr, en Suisse !). C’est dans les cycles d’Arthur et de la Table Ronde que les Mélusine, els Viviane, les Morgane, les Urgèle jouent le grand rôle. Sous l’influence des croyances chrétiennes, les fées, en dépit de leur origine païenne, se sont plus ou moins christianisées; on les voit recommander aux chevaliers le respect des observances de l’Eglise, et elles se montrent parfois attachées aux pratiques chrétiennes.“ Selon le Nouveau Larousse universel, 1948, „il faut remarquer que ces divinités sont malignes et méchantes dans les pays septentrionaux, où la nature est avare et rigoureuse, et qu’elles sont douces et bienfaisantes dans les pays méridionaux, où la nature est riante et la vie facile“. Dans le Jura, nous avons donc plutôt affaire à de bonnes fées qu’à des empêcheuses de tourner en rond. Tant mieux !

Première conclustion: au Val de Travers, „Pays des Fées“ – christianisé dès le VIIème siècle -, la fiction rejoint la réalité et vice-versa. Il suffit de se balader pour en être persuadé ! La „traçabilité“ des fées, grâce aux cinq sites mis en valeur à Saint-Sulpice, à Boveresse, à Môtiers et à Travers, y est devenue une évidence. Là plus qu’ailleurs, elles ont pignon sur rue et droit de cité. Sans elles, comment expliquerait-on la domestication historique des eaux de naïades d’antan ? La transformation, à des fins énergétiques, dans les entrailles des locomotives, de l’eau fluide en eau gazeuse, emblème de la fée Vapeur ? La métamorphose, dans le Séchoir à absinthe de Boveresse, d’un mélange de plantes aromatiques, d’alcool et d’eau en un mythique élixir distillé à l’enseigne de la fée Verte ? L’extraction, dans les cent kilomètres de galeries et de couloirs de la mine de la Presta, de l’asphalte découvert par un médecin grec, assurément guidé par une fée de la famille de sainte Barbe ? Ou, au musée inustriel, l’automatisation du décolletage et du tricotage due, à coup sûr, à la baguette magique de la fée Progrès ?

Seconde conclusion : si les fées n’existaient pas – mais, on l’a vu, elles existent bel et bien- , il faudrait les inventer. Ne serait-ce que pour les suivre aujourd’hui à la découverte du Val de Travers d’hier et d’avant-hier.

E.A. Klauser